Histoire du Design

Partie 5 – B : Design Pop, Anti Design, Design Radical et Design Alternatif, contrepieds du mouvement moderne (1960 à nos jours)

Le mouvement moderne s’est durablement installé dans le design pour sa simplicité, sa pureté, son fonctionnalisme, au point que l’esthétique moderniste prédominait dans l’enseignement des écoles de design et dans la culture classique. En réaction, certains designers ont rejeté ce goût « mainstream » pour défendre des idées de variété, de complexité ou d’éclectisme dans leurs oeuvres. De l’architecture au design des objets quotidiens, cette approche antimoderniste a revêtu des formes bien distinctes selon les pays et les époques. Du Pop Art à l’Anti Design, en passant par le Design Radical ou le Déconstructivisme, tous ces courants ont pour point commun d’incarner par leur approche un contrepied du mouvement moderne dominant.

Le terme Pop a été forgé dans les années 50 pour désigner l’émergence d’une culture consumériste américaine populaire. Les anglais de l’Independent Group comme Peter et Alison Smithson, puis les artistes américains tels Andy Warhol ou Roy Lichtenstein puisèrent leur inspiration dans l’art de bas étage (publicité, packaging…) avec une approche juvénile. 

Cette approche a ensuite conquis le stylisme de produits, avec les objets précaires de Peter Murdoch, ou les fauteuils de De Pas, D’Urbino et Lomazzi. La matière de prédilection est le plastique, qui permet de produire des objets peu coûteux. Les couleurs franches et vives, les formes audacieuses reflètent l’optimisme général des sixties, la libération des moeurs et la prospérité économique. 

Parmi les plus célèbres designers affiliés au Pop Art, le danois Verner Panton occupe une place à part. Ses créations futuristes en plastiques connurent un immense succès dans les années 1960. La société italienne Kartell sera elle aussi emblématique du mouvement avec ses lignes imaginatives, son approche glamour et luxueuse du plastique métallisé, ou ses légendaires collaborations comme la chaise universelle 4867 de Joe Colombo.

Le design Pop s’adresse à un public jeune, son caractère périssable et sa piètre qualité de réalisation font partie de leur séduction, par opposition aux classiques modernes « intemporels » des années 1950. Par cette remise en question du Bon Design, il annonce les courants du Post-modernisme. 

L’anti Design rejette le principe rationnel du modernisme et s’efforce de valoriser l’expression créative individuelle dans le design. Il puise ses sources dans le surréalisme, puis chez les designers anti-rationalistes du baroque turinois comme Carlo Mollino dans les années 1940. C’est justement en Italie en 1960 qu’apparait l’Anti Design ou sa variante politisée, le Design Radical, avec des groupes comme Archizoom, Superstudio ou Gruppo Strumm qui estimaient que le modernisme avait perdu son rôle culturel et était asservi au marketing et aux intérêts industriels de la société de consommation. Ils s’en prennent à la notion admise du « bon goût », du « Bon Design », avec des projets poétiques et irrationnels, symboles de la contre culture de la fin des années 1960.

A la fin des années 1970, les mouvements italiens vont être à la pointe du mouvement postmoderne avec l’éphémère groupe Global Tools fondé par Alessandro Mendini, Andrea Branzi et Ricardo Dalisi, le Studio Alchimia fondé par Alessandro Guerriero, puis le Studio Memphis d’Ettore Sottsass. A travers leur remise en question de la finalité du design, ces mouvements ont posé les fondations théoriques du Post-modernisme. Leur production mêlera avec ironie les matières et les motifs les plus luxueux et les plus modestes, de toutes les époques et origines, dans un style kitsch et bariolé.

Le mouvement postmoderne trouvera un écho particulièrement favorable dans l‘Espagne récemment libérée de la dictature de Franco en 1975, et essaimera dans le monde entier. L’esprit, les couleurs et l’irrévérence des pionners italiens inspireront par exemple Marc Newson en Australie ou Masanori Umeda au Japon. Aux Etats-Unis, c’est Charles Jencks qui sera l’étendard des idées postmodernes, rejetant le conservatisme et libérant la décoration pour elle-même, plaçant la signature du designer au dessus de toute autre considération, fonctionnelle notamment.

Le mouvement Déconstructivisme (issu du concept de Jacques Derrida) sera apparenté à l’Anti Design, en cherchant les présupposés cachés du modernisme. Là ou le postmodernisme aime subvertir le sens et affectionne le second degré, le déconstructivisme renvoie à la déconstruction pure du sens. Dans la pratique, ce style ressemblera au constructivisme russe, à base de formes fragmentées et expressives. Ses représentants les plus célèbres sont Frank O.Gehry, Zaha Hadid, ou le groupe Coop Himmelb(l)au.

Le style High Tech, apparu dans les années 1970, s’oppose au Design Pop par son utilitarisme. Il est initié par des artistes britanniques, comme Norman Foster, qui utilisent des éléments industriels bruts dans leurs immeubles. Il se caractérise par des couleurs primaires dans le style De Stijl, par l’utilisation de matériaux industriels de récupération, et ses plus illustres représentants comptent l’américain Ward Benett ou les designers anglais Ron Arad et Tom Dixon.

Arad et Dixon ont également pu représenter le Post-industrialisme, notion qui renvoit à une conception post moderne du design qui rejette les procédés de fabrication industriels dominants. Pièces uniques, éditions limitées, objets mal finis traduisent le refus de la standardisation des produits industriels. Le post-industrialisme se fait le chantre de la notion « d’oeuvre d’art jetable » et donne naissance à de nouvelles pratiques de design, à la fois expérimentales et poétiques. 

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